Lecture : Archives as Spaces of Memory

Le point de départ de la réflexion de Ketelaar est, 2007, l'annonce, en Irlande du Nord, de la création d’un groupe consultatif indépendant pour la recherche d’un consensus susceptible de rallier l’ensemble de la population. Selon l’ONG Healthing Through Remembering, le groupe serait amené à prendre en charge non seulement les questions de vérité, de reconnaissance et de justice, mais aussi il devrait réfléchir aux moyens de faire face au passé. Ketelaar fait entrer cette déclaration en résonance avec les propos tenus par Verne Harris en 2004 à la conférence de Glasgow, alors qu’il réclamait des politiques de constitution des archives qui soient déterminées par l’idée de justice. Le texte est construit en deux parties : vérité, justice, mémoire et le rôle des archives; les archives comme intermédiaires dans le contexte du Web participatif.

Vérité, justice, mémoire

Les tribunaux internationaux de Nuremberg et de La Haye (pour l’ex-Yougoslavie) se donnent comme objectif la constitution d’archives qui empêcheraient la négation des crimes commis. Pourtant, selon Ketelaar, aucune de ces archives, ni aucune archives, ne recèle la vérité. Elles ne font que décrire ce que les initiateurs des archives pensent être la vérité.

Depuis longtemps, des propositions ont été faites qui définissent la vérité comme une construction juridique, résultat du consensus établit lors d’un procès par les échanges entre tous les membres du tribunal (avocats, juges, jury, témoins). La vérité dépend donc toujours d’un contexte précis : celui du procès. En ce sens, le tribunal procède d’un mouvement de fermeture (le jugement, la fin du procès et la clôture du dossier) qui ne s’accorde ni avec la mémoire, ni avec l’histoire qui n’ont pas de fin.

De la même manière, les archives ne sont jamais closes dans la mesure où « chaque interaction, intervention, interrogation et interprétation par le producteur, l’utilisateur et l’archiviste est une activation des documents qui laisse une marque participant de la signification infinie des archives. » C’est ce que montre la théorie du Records continuum (documents toujours en devenir) et ce qu’affirme Brothman pour qui on ne peut réduire la mise en archives « à un contexte d’origine ou à un seul moment de création… les documents n’atteignent pas non lus un état ou une condition final. »

La notion de "memory-justice-truth" désigne alors ce qui ressort des conclusions d’un procès : une vérité réparatrice pour les individus et un moyen d’assurer une certaine continuité au sein de la communauté par la réintégration d’une perte dans l’unité du récit collectif (mémoire collective) grâce au « réassemblement » du passé.

Quel lien peut-il y avoir entre archives et « memory-justice-truth »? se demande Ketelaar. Les archives sont couramment associées à la mémoire et à l’histoire, mais aussi au secret et à la vérité qui participent, plutôt que de l’entraver, de la possibilité, pour les archives, de faire mémoire selon Ketelaar. Les tribunaux peuvent devenir des lieux de réparation si l’ensemble de la communauté concernée par le procès s’y investit (cf. procès Barbie, Papon, Touvier). Le tribunal se change alors en théâtre où un rituel de commémoration est mis en scène. Mais alors, quelle place pour les archives et les archivistes dans les pratiques mémorielles?

La réponse se trouve dans les communautés mémorielles et dans leur lien aux archives. La conservation et l’accès doivent permettre de relier les mémoires publiques et privés comprises comme des rituels de commémoration visant le soulagement des souffrances et la réparation des violences subies par la mise en place de communautés mémorielles. Cette mise en commun transforme les victimes (passives car privées de toute possibilité de faire valoir leur souffrance) en plaignants (acteurs de la plainte grâce aux preuves de la violence subie). Par exemple, les Allemands de l’Est réclamaient, en 1991, la "libération" de leur dossier par la STASI, c’est-à-dire que, par la l’ouverture des archives ils niaient le droit de propriété exclusif du producteur sur les documents. Ce faisant, ils revendiquaient la propriété des archives qui les concernent.

Dès lors que les personnes concernées par les archives en revendiquent un part de propriété, les archivistes doivent considérer que les archives portent moins sur quelqu’un (ou quelque chose) qu’elles ne participent de cet individu (ou de cet événement); les sujets des dossiers deviennent partie prenante des dossiers. Cette proposition est souvent rejetée, nous dit Ketelaar, au nom d'une conception traditionnelle du principe de provenance, mais elle est implicitement et partiellement reconnue par les lois sur la protection des renseignements personnels (droit de regard des individus sur les informations qui les concernent et qui sont collectées et conservées par un tiers).

Web participatif et archives

Les pratiques liées au web participatif transforment les archives et imposent un changement de conception : les documents peuvent être conservés sur des serveurs institutionnels, mais les provenances sont de plus en plus « parallèles », multiples. Les frontières entre public et privé se déplacent puisque les archives privées et publiques se complètent et s’éclairent mutuellement (cf. Archives totales canadiennes, campagnes thématiques de collectes d’archives orales et d’archives d’individus par les institutions d’archives publiques, etc.). L’importance des histoires personnelles, des écrits de vie, ne cesse de croître avec la reconnaissance de la participation des individus à l’histoire des nations. Les archives personnelles sont désormais considérées comme constitutives des archives et de la mémoire collective.

Ketelaar propose alors que les gens puissent déposer leurs documents et leurs récits de vie sur les serveurs des institutions de manière à constituer non seulement des liens entre archives publiques et privées, mais surtout pour établir des communautés de documents. Il reprend la définition de Bastian de ce que serait une communauté de documents : « l’agrégat de documents de toute forme généré par de multiples couches d’actions et d’interactions entre des personnes et des institutions au sein d’une communauté. » (p. 17)

Les institutions d’archives doivent alors être « hospitalières » (Harris) pour devenir des lieux de compréhension, de pardon, de réconciliation plutôt que des lieux de mémoire. La collecte des récits de vie permet aux archives ne plus parler pour les autres. Cela nécessite cependant de revoir les politiques archivistiques pour les centrer sur les institutions d’archives comme espace social et sur les documents comme entités sociales, plutôt que sur les fonds et collections.

Les nouvelles technologies offrent des possibilités inédites, d’abord expérimentées dans le milieu muséal, puis par des institutions d’archives. Notamment, les outils permettant une navigation personnalisée (marque-page, suggestions selon les pages consultées) sont utilisés pour créer une forme de lien entre les utilisateurs et l’institution, l’indexation et la description collaborative sont aussi des moyens d’impliquer les utilisateurs dans la constitution des archives.

Finalement, le numérique transforme les comportements par la connectivité permanente, les utilisateurs consultent des contenus en ligne (documents et inventaires) puis finissent par, ex-mêmes, partager du contenu. C’est la voie que Ketelaar envisage pour la mise en place d’Archives 2.0 fondées sur les communautés de documents.